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"Qu’est-ce
qu’un saint ? Quelqu’un qui est arrivé au-delà des limites humaines.
Mais il est impossible de définir ces limites. Je pense que c’est en
rapport avec l’énergie de l’amour. Le contact avec cette énergie
provoque une sorte d’équilibre dans le chaos de l’existence. Le saint
n’éradique pas ce chaos. Sinon, le monde aurait changé depuis longtemps.
Et je ne crois pas qu’un saint puisse éradiquer ce chaos même en ce qui le
concerne : l’idée d’un homme mettant de l’ordre dans l’univers a
quelque chose d’arrogant et de belliqueux. L’équilibre est sa gloire. Il
surfe sur les bosses comme une paire de skis sans maître. Son trajet caresse
la colline. Sa trace dessine la neige à un moment particulier, dans un aspect
particulier façonné par le vent et la montagne. Quelque chose en lui aime
tant le monde qu’il s’abandonne aux lois de la gravité et du hasard. Loin
de voler avec les anges, il trace avec la fidélité d’une aiguille de
sismographie un relevé du tangible. Il vit dans le danger et la finitude,
mais il est chez lui dans le monde. Il peut aimer les êtres sous leur forme
humaine, les formes tourmentées et magnifiques du cœur. C’est bien
d’avoir de tels hommes parmi nous, de tels monstrueux équilibristes de
l’amour."
L. Cohen, Les Perdants Magnifiques (1966)
Des hauteurs de Montréal jusqu’à une île au large de la Grèce, au fil
d’une succession sans fin de chambres d’hôtels sans goût ni grâce, en
passant par une petite cellule d’un monastère perdu dans la montagne au
sud-est de la Cité des Anges, puis par une maison modeste dans un quartier
pas vraiment huppé de Los Angeles, Leonard Cohen a exploré les "
limites de l’humain", tantôt dans la démesure, tantôt dans l’austérité.
En quarante ans, neuf volumes de poésie, deux romans, et quatorze albums, il
a partagé sa vision avec ceux d’entre nous qui réalisent que les mystères
de la vie intérieure n’ont jamais fait partie des épreuves imposées aux
concurrents de Survivor.
Né à Montréal en 1934, Leonard Cohen n’a que neuf ans lorsqu’il perd
son père, ingénieur dans une entreprise de vêtements. A 17 ans, il forme à
l’université McGill un trio de country-western intitulé les Buckskin Boys.
Il commence aussi à écrire de la poésie et se fait remarquer sur la scène
littéraire et bohême locale, scène si "underground" qu’elle est
dénuée de toutes "intentions subversives, car même cela lui aurait été
inférieur". Son premier recueil de poèmes Let Us Compare Mythologies,
paraît en 1956, alors qu’il était encore étudiant. Le second, The Spice
Box Of Earth (1961), le révèle au monde entier.
Après un bref passage à l’université de Columbia de New York, il obtient
une bourse qui lui permet d’élargir ses horizons. Quittant le continent américain,
il parcourt l’Europe et se fixe sur l’île grecque d’Hydra, où il
partage la vie de Marianne Jenson et de son fils Axel. Au cours de ce séjour
grec, qui dure environ sept ans, il écrit deux autres recueils de poésies,
les très controversés Flowers for Hitler (1964) et Parasites of Heaven
(1966) ainsi que deux romans, fort bien accueillis : The Favorite (1963),
portait de l’artiste en jeune juif de Montréal, et Beautiful Losers (1966),
décrit sur la jaquette comme « une désagréable saga religieuse d’une
beauté incomparable ». A sa sortie, le Boston Globe écrit : " James
Joyce n’est pas mort. Il est vivant, il habite à Montréal et se nomme
Cohen." A ce jour, chacun de ces livres se vend à plus d’un million
d’exemplaires dans le monde entier.
Hydra la
chaleureuse n’a pas su cependant retenir l’esprit agité de Leonard Cohen.
"Pour écrire, il faut se poser quelque part, déclara l’artiste au
magazine Musician en 1988. On a tendance à s’entourer, à accumuler
beaucoup de choses quand on écrit un roman. Il vous faut une femme dans votre
vie. Et c’est agréable d’avoir des enfants autour de soi : au moins, on
est sûr que l’intendance suivra toujours. C’est agréable d’avoir une
maison propre et bien tenue. J’avais tout ça, et j’ai décidé d’écrire
des chansons." Quittant son confort domestique, Leonard Cohen retourne en
Amérique, décidé à s’installer près de Nashville et à se lancer dans
une carrière musicale. Fan de la première heure, Judy Collins enregistre
Susanne et Dress Rehearsal Rag sur son album de 1966 In My Life. En 1967, au
Newport Folk Festival, il attire l’attention du légendaire John Hammond,
directeur artistique chez Columbia (l’homme qui engagea Billie Holiday, Bob
Dylan et Bruce Springsteen). Son premier album, The Songs Of Leonard Cohen ,
sort chez Columbia à Noël.
Débuts remarquables : Susanne, Hey, That’s No Way, So Long, Marianne et
Sisters of Mercy le propulsent au sommet du panthéon pop tendance
confessions. Ces chansons sont si fortes que le film de Robert Altman McCabe
and Mrs Miller (1971) devient en fait la première vidéo long métrage
d’une bande-son signée Leonard Cohen !
Selected Poems : 1956-1968, anthologie d’œuvres antérieures et de nouveaux
poèmes inédits, parue en 1968, reçoit la plus haute distinction littéraire
canadienne, le Prix du Gouverneur Général. Récompense promptement déclinée,
comme on s’en doute.
Songs From a Room (1969), son deuxième album, et Songs of Love and Hate
(1971) consolident sa réputation de maître de l’austérité pénitente et
sa position de sentinelle de la solitude. Des chansons comme Bird On a Wire,
The Songs of Isaac, Joan of Arc et Famous Blue Raincoat, élargissent encore
un peu plus les horizons de la chanson pop.
1972 voit la parution d’un nouveau recueil de poèmes, The Energy of Slaves
et la sortie de son premier album live, Live Songs , avec une étonnante
improvisation de 14 minutes sur Please Don’t Pass Me By, et des versions
live de chansons appartenant aux trois albums précédents.
New Skin For the Old Ceremony (1973) marque une nouvelle orientation
stylistique. Avec un son plus orchestral (grâce au producteur John Lissauer),
Leonard Cohen continue son exploration du creuset le plus incandescent de
l’esprit humain, les batailles feutrées d’alcôves.
S’en suivent deux années sabbatiques. Retiré de l’arène musicale,
l’artiste ne sort qu’une compilation de ses plus grands succès : Best of
Leonard Cohen (1975).
Death of a Ladies’ Man, l’album du retour (1977), est sans doute le plus
étrange. Commencé en collaboration avec le célèbre producteur Phil Spector,
l’enregistrement s’achève par l’exclusion de Cohen. " Une
catastrophe", se souvient-il. " Les chœurs sont de bric et de broc
et Phil a fait le mixage en douce, sous protection armée. Fallait-il engager
ma propre milice et régler mes comptes sur Sunset Boulevard, ou laisser
tomber ? J’ai décidé de laisser tomber." L’année suivante, il
publie un recueil de poèmes et de poèmes en prose, intitulé Death of a
Lady’s Man .
Stylistiquement, Recent Songs (1979), se démarque aussi de son prédécesseur.
La luxuriance sonore à la Phil Spector cède la place à une patine plus délicate,
sous l’influence du coproducteur Henry Lewy (qui avait travaillé précédemment
avec Joni Mitchell). Leonard Cohen dissèque encore et toujours les
vicissitudes des relations hommes-femmes, mais commence aussi à évoquer ses
préoccupations religieuses de longue date.
En 1984 paraît The Book of Mercy, recueil de méditations poétiques d’une
rare profondeur et d’une beauté stupéfiante. L’album de 1985, Various
Positions , reflète l’épanouissement de ces préoccupations religieuses :
Hallelujah, The Lawn, Heart With No Companion et If It Be Your Will sont des
psaumes de notre temps, nés au cours d’une odyssée spirituelle
manifestement longue et difficile, si difficile qu’à l’arrivée, selon
les propres termes de l’artiste, il était lessivé. " La religion au
sens large m’avait aidé à soutenir plusieurs facettes de moi-même",
déclare-t-il à L.A. Style en 1988. "Quand tu travailles sur ce genre de
sujet, tu ne peux pas faire semblant avec Dieu. Je pensais que je pourrais répandre
la lumière et illuminer mon monde et celui des autres autour de moi et que je
pourrais prendre le chemin du Bodhisattva, la voie du service, de l’aide à
autrui. Je le pensais mais je n’ai pas pu. Dans ce domaine, d’autres, plus
forts, plus courageux, plus nobles, meilleurs, plus généreux, des hommes qui
ont accompli de grandes choses se sont brûlé les ailes. Mets le doigt dans
l’engrenage du sacré, et tu sais que tu vas te faire laminer."
I’m Your Man (1988) marque l’apogée de son retour professionnel et
personnel. D’une facture exquise, l’album témoigne des expériences de
l’un de nos meilleurs artisans des mots. First We Take Manhattan, Tower of
Song et Ain’t No Cure For Love sont à présent des classiques. L’album
figure à la première place des hit-parades dans plusieurs pays européens.
Quatre ans plus tard sort The Future, spectaculaire témoignage sonore de
notre malaise culturel. Passant à la loupe nos vies professionnelles et privées,
déclamant comme un prophète de l’Ancien Testament (The Future) ou mendiant
comme un pénitent (Be For Real), notre barde garde les yeux fixés sur son
Graal : le pouvoir salvateur de l’amour. The Future comprend Democracy, une
de ses chansons les plus ambitieuses, rien de moins qu’une sorte de nouvel
hymne national, un CNN de l’âme, propulsé par un inoubliable chorus à la
Whitman : " Avance, avance, O formidable vaisseau de l’état ! / Va
vers le rivage du besoin / Passe les récifs de la cupidité / à travers les
bourrasques de la haine / avance, avance, avance ..."
Stranger Music , paru en 1993, reprend des textes de chansons, des poèmes et
des fragments de son journal.
Peu après la tournée de promotion de The Future, l’artiste fait des
retraites de plus en plus fréquentes et de plus en plus longues dans un
couvent zen situé sur le Mont Baldy, dans le sud de la Californie. Au
programme : méditation, koans et cuisine pour son maître Sasaki Roshi.
Pendant ces retraites, Leanne Ungar et Bob Metzger produisent Cohen Live
(1994), compilation d’enregistrements réalisés en direct pendant ses tournées
de 88 et de 93.
En 1999, après cinq ans passés au Mont Baldy, au cours desquels il est
ordonné moine zen et reçoit le nom de Jikan (le silencieux) selon le dharma,
Leonard Cohen sort de sa retraite et revient dans le monde avec des centaines
de nouveaux poèmes et textes de chansons. Il se met immédiatement au travail
avec Sharon Robinson, une de ses anciennes choristes, déjà co-auteur de deux
chansons (Everybody Knows et Waiting for the Miracle).
Pour faire patienter les fans qui attendent le nouvel album de studio, Leanne
Ungar récupère quelques enregistrements incroyables des concerts de 1979 en
Angleterre et sort en 2001 une compilation, sous le titre : Field Commander
Cohen Tour of 1979 .
Enfin, voici Ten New Songs , recueil enchanteur de dix nouvelles chansons,
comme le nom l’indique, nées de la collaboration avec Sharon Robinson,
artiste aux multiples talents : auteur, chanteuse et instrumentiste, et
produites par Ungar.
Malgré les longs intervalles entre les albums, dus à la méticulosité
tatillonne de leur auteur, les chansons de Leonard Cohen n’ont jamais quitté
les ondes. De nombreux artistes, et des plus divers, les ont interprétées :
Neil Diamond, Nick Cave, Diana Ross, Joan Baez, Rita Coolidge et Joe Cocker,
pour ne citer qu’eux. Jennifer Watnes, sa collègue de longue date,
enregistre même en 1986 un album consacré à ses œuvres, Famous Blue
Raincoat , qui connaît un immense succès.
En 1991, plusieurs artistes contemporains s’unirent pour réaliser un album
en son hommage. Né à l’initiative de Christian Feuret, rédacteur en chef
du célèbre magazine de rock français : Les Inrockuptibles, et prévu à
l’origine pour sortir sous le petit label Oscar, dépendant du magazine, le
projet I’m Your Fan fait boule de neige pour devenir un CD de 18 titres chez
Atlantic, avec des artistes majeurs de la scène alternative tels que REM,
John Cale, Nick Cave, Ian McCulloch, Pixies, the House of Love et Lloyd Cole.
Un autre album-hommage, Tower of Song , sort en 1995, avec des poids-lourds de
la scène : Billy Joel, Sting, Elton John, Willie Nelson et Bono.
La créativité artistique de Leonard Cohen ne se limite pas aux livres et aux
disques puisqu’il est également le concepteur de ses propres clips. En
1984, il écrit, réalise et compose la musique de I Am A Hotel, court métrage
de 30 minutes qui remporte le prix du festival International de Télévision
de Montreux (Suisse) et est retenu pour une nomination aux Oscars. Il
collabore avec l’auteur interprète Lewis Furey sur Night Music , un film
d’opéra rock qui lui vaut en 1985 le prix canadien Juno dans la catégorie
« Meilleure musique de film ». Il fait quelques apparitions à l’écran
dont une, remarquée, dans le rôle du chef d’Interpol dans la série télévisée
NBC Miami Vice.
Lui qui, très tôt dans sa carrière artistique, n’aspire « qu’à être
un poète mineur », a finalement produit une œuvre qui résiste à l’usure
du temps. Ten New Songs , son quatorzième album, nous offre encore, par le
biais de la musique, un témoignage de maturité et d’esprit de survie.
Leonard Cohen est devenu un sage.
"Si mon travail a quelque profondeur, c’est grâce à la manière dont
j’assume mes expériences", déclare Cohen à L.A. Style." C’est
ce que je suis devenu. Je suis devenu un écrivain. Et comme le dit toujours
mon ami (Irving) Layton, le poète est au cœur de conflits profonds, et
c’est dans son œuvre qu’il arrive à les résoudre. C’est son havre. Ça
ne remet pas le monde en ordre, ça ne change absolument rien. C’est
simplement un havre, le lieu de la réconciliation, le conssolumentum, le
baiser de paix."Jikan Leonard nous a conduit tout près de son havre et
notre monde s’est enrichi au cours du voyage."
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